« Je repère l’IA à des kilomètres » : pourquoi votre radar à robots est erroné et inutile

« Je sais toujours quand quelqu’un a écrit son email avec ChatGPT. » C’est ce que m’a sorti la voisine l’autre jour, et qui m’a inspiré cet article. Sur le coup, j’ai pensé : « Oh, vraiment ? Parce que pas moi. » Mais je n’ai rien dit. Car, soyons honnêtes, j’ai envie de rester en bons termes avec ma voisine. Et aussi, il est totalement inutile de contredire cette pensée si réconfortante pour notre ego : celle de croire qu’étant intrinsèquement plus intelligents, nous sommes capables d’identifier un texte artificiel au premier coup d’œil. Après tout, la machine ne pourra jamais parfaitement copier notre subtilité, notre authenticité, nos émotions… n’est-ce pas ?

Petite révélation pour les besoins de cet article : l’introduction que vous venez de lire a été entièrement générée par une IA. Bien entendu, rétrospectivement, vous pensez peut-être « Ah ! Je le savais ». Mais le saviez-vous vraiment ?

L’effet « Première génération » : l’illusion du détecteur humain

Lorsque ChatGPT a été lancé en novembre 2022, c’était facile. Ses textes étaient plats et fades, et son style était reconnaissable entre mille : ses textes commençaient invariablement par une formule du type « Dans le monde de… » et ses conclusions étaient toujours introduites par « en conclusion » ou une banalité équivalente. Entre les deux, on trouvait d’innombrables listes à puces et des paragraphes de deux lignes lorsqu’il était d’humeur bavarde. C’était l’époque où l’on pouvait effectivement détecter le copier-coller un peu paresseux d’un collègue.

Mais les choses ont changé. Les IA ne sont toujours pas intelligentes (et il faudrait vraiment arrêter d’utiliser le terme « intelligence artificielle » pour décrire ces outils statistiques), mais elles sont plus poussées. Juger les capacités actuelles des grands modèles de langage (LLM) sur ces premiers souvenirs, c’est comme juger la qualité des moteurs de recherche en se rappelant d’AltaVista. Aujourd’hui, entre de mauvaises mains, l’IA produit toujours du texte standardisé. Mais si l’on maîtrise un tant soit peu le prompt engineering ou que l’on utilise des modèles plus puissants, il devient difficile de déterminer si un texte a été écrit par l’humain ou par le robot.

La chasse absurde aux mots interdits

On voit fleurir partout des guides pour « repérer l’IA ». Parmi les coupables désignés, on trouve des termes tels que « crucial », « fondamental », « nuancé », « complexe », « en fin de compte », « dans le domaine de », « il faut souligner », etc. Ce sont des mots que j’utilise constamment. Ils fonctionnent bien pour transmettre une idée nuancée ou complexe ou fondamentale. 

Sous la pression sociale, j’ai arrêté d’utiliser « crucial » début 2023, car il est vrai que ChatGPT l’utilisait beaucoup. Et puis, j’ai découvert que les tirets cadratins étaient aussi problématiques. J’adore les tirets cadratins — je trouve qu’ils rendent le texte plus lisible que les parenthèses. C’est alors que j’ai décidé d’arrêter de me préoccuper de savoir si j’écrivais ou pas comme une IA. Ou plutôt, j’ai décidé que les IA écrivaient comme moi — comme nous, vraiment — et que ce n’était pas à nous, les êtres humains, de changer nos habitudes pour ne pas ressembler à un robot. 

Cette chasse aux sorcières lexicales est devenue absurde. Car enfin, sur quoi ces modèles ont-ils été entraînés ? Sur nos propres textes. L’IA n’a pas inventé le dictionnaire ; elle a digéré des milliards de pages écrites par des humains. Alors oui, elle écrit comme nous. Ou on écrit comme elle. C’est toute l’histoire de l’œuf ou la poule all over again.

Le mirage des détecteurs de texte IA

L’œil humain est devenu incapable de faire la différence entre les textes générés automatiquement et ceux qui ne le sont pas. Mais il existe des tas de logiciels qui promettent de détecter les contenus IA. C’est d’ailleurs un énorme business. Alors, les machines peuvent-elles détecter ce que nous ne pouvons pas ?

Tout me porte à croire que non. 

D’après une publication d’Adobe, un détecteur d’IA se base sur un mélange des quatre critères suivants pour démasquer les textes écrits par un robot : 

En bref, pour estimer si un texte est généré par IA, les détecteurs utilisent des outils statistiques et partent d’un postulat (très flatteur pour la race humaine) : l’être humain est un être chaotique dont l’écriture est forcément aléatoire et imparfaite. Une écriture trop structurée est forcément le résultat d’une intervention robotique.

Le problème ? C’est totalement faux pour les rédacteurs professionnels. Si vous avez passé les 15 dernières années à apprendre et peauffiner l’art de la rédaction pour le web, laissez-moi vous dire que vous êtes fichu. Vous n’êtes plus humain. Vous êtes un robot.

D’ailleurs, si vous avez déjà rédigé des contenus pour de grandes entreprises, avec un guide de style strict qui fait la part belle au ton « corporate » (sans âme, sans friction, sans irrégularités), vous savez de quoi je parle. Aucun cheveu ne dépasse de ces textes. Tout est lisse, pesé et mesuré. Résultat ? Si vous passez ce type de texte — rédigé de A à Z avec vos petits doigts et sans aucune intervention algorithmique — dans un détecteur, vous échouez à chaque fois. Le logiciel affiche invariablement « 99 % IA » (« 84 % lorsque vous ne respectez pas parfaitement le guide de style 😅).

C’est une expérience que je vis régulièrement. Pour mon blog personnel, j’ai testé l’introduction de cet article sur les deux premiers détecteurs gratuits venus : score de 0 % d’IA.

En revanche, dès que j’écris pour un client avec une charte éditoriale carrée, le couperet tombe. On arrive à une situation tellement absurde que, dans beaucoup de cas, tout le monde continue à utiliser les détecteurs d’IA pour la forme, sans prendre leurs résultats en compte. 

Ces logiciels repèrent les textes standardisés, qu’ils soient humains ou robots. Grande nouvelle, cela fait vraiment avancer le schmilblick.

À ce stade, j’aurais presque envie de vous conseiller d’insérer des phrases grammaticalement incorrectes et des fautes d’orthographe si vous tenez absolument à obtenir un bon score aux détecteurs d’IA 😜. 

Alors, on fait quoi ?

À la place d’écrire n’importe comment, je vous conseille plutôt de faire le deuil de vos certitudes. Vous ne saurez jamais si un contenu a été créé par une IA ou non, mais cela ne devrait pas être la question qui vous préoccupe le plus face aux robots.

Au fond, qu’est-ce qui compte réellement ? Ce n’est pas de savoir qui a écrit, mais bien l’intérêt, la valeur et surtout la fiabilité du contenu.

Entendons-nous bien : je ne suis absolument pas en faveur de laisser la machine décider seule de ce qu’elle doit raconter. Hors de question de lui abandonner le volant. L’humain doit impérativement garder le contrôle du processus : c’est lui qui pilote la machine, lui donne ses instructions directes, lui fournit les données de base, puis vérifie rigoureusement les informations fournies en retour par l’algorithme. (Cette dernière partie, la vérification des informations, est pour moi la plus importante : pour votre crédibilité professionnelle, celle de vos clients, mais aussi et surtout pour l’avenir du web.)

Mais une fois que ce travail de direction et de validation est fait ? Que le texte final ait été tapé avec les petits doigts d’un humain ou généré par un algorithme qui exécute des ordres précis, doit-on vraiment s’en préoccuper ?